Roselyne Blanc-Bessière

Sur les œuvres de Roselyne

 
L’eau est coupante. Plissée et coupante. Et casse la lumière en deux pour la réfléchir et faire un feu. A chaque fois que je vois un mirage, depuis cette première fois où sur une route d’été des flaques impromptues jouaient avec le soleil, juste devant l’auto, je ne puis imaginer qu’un autre, assis à côté de moi, puisse partager mon impression visuelle. Le mirage est une stupeur de l’œil devant les éléments luttant, feu et eau et puis rien. On croit voir et puis rien, on n’a rien vu de ce qu’on a vu. On est fou, on n’en dit rien, l’autre ne peut pas l’être. Les tableaux, certains objets de Roselyne B. suspendent le mirage, transforment l’instant imprenable en durée. On est devant eux poings serrés comme pour retenir l’illusion. Elle va disparaître, non, et l’on peut voir ce qu’on a cru voir. L’eau coupante, la terre qui brûle et les reliefs de l’air.

Assise sur un rocher en plein soleil, les pieds dans l’eau – c’est une crique, une calanque -, j’éprouve soudain que mon corps est le point de rencontre des quatre éléments. Cette expérience simple et rare, je la fais de nouveau dans les plis de la matière. L’ocre qui vient, le rouge qui croît, s’infiltre dans le sable, explose sans bruit, sans joie particulière, dans le verre qui le retient. Dans les deux cas, on me démontre physiquement, sans bavardage mystique, ce qu’est l’origine et ce qu’elle devient. La couleur se souvient de l’eau et le verre du sable. Chaque élément retourne au précédent et, comme la mémoire, l’accepte sans le fondre. Les vitraux, les lampes, les tableaux de Roselyne B. peuvent être dits lyriques en cela qu’ils frappent vraiment le regard, comme une lame, une loupe viendraient le faire, que le cri qu’ils expriment est sans appel, que leur beauté est là par mégarde. On est devant eux comme sur ce rocher où j’étais en plein soleil, les pieds dans l’eau, heureux de réunir sur ses épaules et dans ses yeux, tous les points cardinaux, sentir qu’on est la vie.

La lézarde, parce qu’elle annonce son effondrement probable, est l’indice de la vie du mur. Sans la lézarde, le mur est un mur, matière inerte et gourde, on passe devant lui avec indifférence. Sans la fissure, le pli qui devient fente, les œuvres de Roselyne B. seraient solides et belles sans être émouvantes. Mais sur chacune d’elle il y a un point, rarement au centre, qui ramène en lui tout le reste et qui déforme la matière travaillée, comme l’instant déforme aussi le temps. Ce point est sa lézarde : dessinée, mobile, susceptible de s’étendre et de contenir tout, la douleur, la main qui s’est blessée, la jouissance, le souvenir d’enfance. La lézarde est un soleil noir, un deuil qui n’en fini pas mais qui recueille avec soin les moments de la lumière. La lézarde est inconnue aux hommes. Une femme la transmet parce que seule elle sait qu’au bout de sa pénombre où peut-être un animal s’est glissé, une vérité se cache.

Tiphaine Samoyault.